Enda tiers monde

Enda à la Conférence Ministérielle des PMA

Lima, Pérou, 30 novembre – 1er décembre 2013

lundi 2 décembre 2013

La Conférence Ministérielle, prélude à la Conférence Générale, est un moment important dans l’orientation des interventions de la Communauté internationale relatives au développement des PMA. Elle devra, sur la base d’un bilan, adopter de nouvelles mesures et stratégies de développement durable pour les PMA pour la prochaine décennie. Le réseau international enda t-m, qui est présent et actif dans 3 continents du Sud (Asie du Sud, Afrique et Amérique Latine) est particulièrement intéressé par cette éminente rencontre et accorde une très grande importance au thème de cette conférence : “Du Plan d’action d’Istanbul au monde que nous voulons en 2015 et au-delà : mise en œuvre de la stratégie opérationnelle de l’ONUDI”. Aussi avons-nous senti la nécessité de partager quelques constats et leçons apprises et certaines préoccupations avec les différentes délégations et participants à la rencontre de Lima.

« Dans un contexte marqué par l’augmentation des inégalités et des tensions sociales, la Mission Générale d’Enda est de s’engager dans la promotion de sociétés plus justes et plus équitables, plurielles et inclusives, pour le changement politique, économique et social. Enda travaille concrètement - par le biais de la recherche action, de l’expérimentation, de l’accompagnement, de l’assistance technique, de la pression politique et de la mobilisation sociale et citoyenne - pour réduire la pauvreté dans le monde ».

I. Leçons apprises

 La coopération Sud-Sud est un moyen important de financement du développement dans le Sud, en permettant notamment d’accroître les échanges commerciaux, les flux d’investissement et d’augmenter et de diversifier les sources et ressources de l’aide publique. L’importance de la Coopération Sud-Sud pour les pays en développement, notamment les PMA, est telle que toutes les grandes conférences internationale débouchent sur des résolutions visant à la promouvoir (de la Conférence des Nations-Unies sur les Pays les moins avancés (PMA) tenue à Bruxelles -2001, au Forum de Haut niveau de Busan -2011, en passant par la Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’Aide -2005). Elle permet en outre aux pays du Sud « faibles » d’apprendre à appliquer au mieux les politiques et les pratiques qui ont fait leurs preuves dans le Sud « fort », un contexte similaire au leur.La montée en puissance de nombreux Etats du Sud dans la sphère économique mondiale et l’augmentation concomitante de leur poids et de leur leadership dans l’espace politique ont permis de déplacer les lignes de démarcation traditionnelles entre le Nord et le Sud et donné de nouvelles perspectives d’évolution à la coopération au développement, tant dans sa forme que son fond. Néanmoins, pour que cette coopération Sud-Sud soit une chance il est impératif de s’organiser pour faire face aux défis. En effet, en plus du risque de reproduction du modèle traditionnel Nord-Sud, notamment dans les relations économiques et commerciales, s’en ajoute aussi d’autres tels que le manque de transparence et le risque de perpétuation de la logique de l’assistanat et du développement par le haut, en maintenant la logique de la dépendance et de l’irresponsabilité et en réduisant les capacités d’autopromotion des peuples du Sud. A cela s’ajoute aussi le fait que de grands pays du Sud sont impliqués dans le phénomène de l’accaparement des terres avec des acquisitions massives dans de nombreux pays africains, notamment des PMA où ils profitent de la faiblesse politique et institutionnelle et l’inexistence de cadres juridiques adéquats. C’est fort de cela que, dans le cadre de son programme sur la coopération Sud-Sud, Enda t-m œuvre au renforcement de cette forme de coopération horizontale en agissant à travers la recherche, la formation et l’information, le renforcement des capacités et le plaidoyer pour des politiques et des projets Sud-Sud favorables aux populations à la base, notamment les femmes, les jeunes, les populations rurales, etc. Depuis plusieurs années, enda mobilise la société civile pour le suivi de ces politiques et partenariats Sud-Sud.

 Accaparement des terres et souveraineté alimentaire : Donner un avenir à l’agriculture paysanne :

Dans les pays du Sud, les agricultures paysannes et familiales regroupent la majorité des agriculteurs et nous pensons qu’ils sont les mieux placées pour : 1) répondre à leurs besoins alimentaires et ceux des populations, assurant la sécurité et la souveraineté alimentaires des pays ; 2) fournir des emplois aux populations rurales et maintenir un tissu économique en zones rurales, clé d’un développement territorial équilibré ; 3) et produire en respectant l’environnement et en entretenant les ressources naturelles pour les générations futures. Or, ces dernières années, nos pays sont confrontés à différentes stratégies d’accaparement des terres fertiles de la part des pays industrialisés ,multinationales, personnalités politiques et hommes d’affaires, aussi bien nationaux qu’étrangers, qui risquent de mettre en péril l’avenir des sociétés paysannes. Les sociétés accapareuses sont, pour la plupart, domiciliées dans les pays du Golfe, en Chine, en Egypte, en Inde, au Japon, en Lybie, en Malaisie, en Corée du Sud, etc. Les achats de terres concernent des millions d’hectares. Ces accaparements massifs de terres - que ce soit pour des raisons alimentaires, énergétiques, minières, environnementales, touristiques, spéculatives, géopolitiques – portent atteinte aux droits humains en privant les communautés locales, indigènes, paysannes, pastorales, forestières et de pêcherie artisanale de leurs moyens de production. Ils restreignent leur accès aux ressources naturelles ou les privent de la liberté de produire comme ils le souhaitent. Les investisseurs et les gouvernements complices menacent le droit à l’alimentation des populations rurales, qu’ils condamnent au chômage endémique et à l’exode rural, et doivent savoir qu’ils exacerbent ainsi la pauvreté et les conflits et qu’ils contribuent à la perte des connaissances, savoir-faire agricoles et identités culturelles.

-  Quelques chiffres :

Une étude sur cinq pays (Éthiopie, Ghana, Madagascar, Mali et Soudan) montre que 2.5 millions d’hectares sont attribués pour l’alimentation et les agro carburants, dont 90 % ont été acquis par des investissements privés (essentiellement étrangers). Sur ces 2.5 M d’hectares, 1.1 M est consacré aux agro carburants industriels. L’intégralité de cette production d’agro-carburants est destinée à l’exportation. Les Agro-carburants sont vus comme une réponse à la crise énergétique et au réchauffement climatique par les pays du Nord (UE et USA). Ils se donnent un objectif contraignant d’incorporation des énergies renouvelables dans le secteur des transports : USA : 10% d’ici 2020, UE : 10% d’ici 2020. Il y a une forte demande en terres pour réaliser ces objectifs : a) Consommation mondiale d’agro carburants en 2008 : 70 milliards de litres ; b) 250 milliards de litres prévus en 2020 ; c) dans l’UE : augmentation de 13 à environ 55 milliards de litres en 2020. Pour atteindre l’objectif de 10 % fixé par l’UE, la superficie totale des terres directement nécessaires à la culture d’agro-carburants industriels dans les pays en développement pourrait atteindre 17.5 millions d’hectares. Les institutions étatiques et communautaires doivent comprendre les risques que fait peser l’accaparement des terres pour la souveraineté alimentaire de nos populations et pays, et pour leur souveraineté tout court. Les frustrations nées de ce phénomène peuvent s’ajouter aux conflits latents ou en générer d’autres.

 La place et le rôle des femmes dans le développement des capacités productives doivent être appréhendés sous toutes les formes : social, environnemental, culturel et non seulement économique. Si les différences entre les êtres humains sont un gage de diversité nécessaire à la survie de l’environnement et de l’humanité, les discriminations fondées sur le genre sont des processus de domination néfastes, qui se perpétuent par la (les) violences. Le Réseau International ENDA identifie ainsi le rôle et la place des femmes de manière plus globale, et ce à partir des acquis de ses membres (et de leur partenaires), que ce soit dans le domaine de la protection de l’environnement et du développement durable, de la création d’emplois et de richesses, de l’accès aux droits et biens fondamentaux, de la lutte contre les violences et des thèmes émergents comme le changements de la masculinité et des relations intergénérationnelles .

 Un nouveau rôle et une nouvelle place pour les OSC : appuyer la transition de l’antagonisme (privé, public, société civile…) vers le protagonisme :

La transition passe par le décloisonnement des catégories d’acteurs. Trop souvent calquées sur les schémas des pays colonisateurs, les représentations des acteurs ont reproduit à l’identique les antagonismes entre ces différentes acteurs : entre les administrations d’Etat et les populations, entre les entreprises et les sphères non gouvernementales, voire entre les composantes elles-mêmes de la société civile, associations, ONG, groupements, syndicats, OSC, communautés religieuses, etc. Or, les nombreuses solutions alternatives préconisées et mises en œuvre dans les pays en développement ont souvent été le fruit d’alliances objectives entre les différents acteurs. Il a fallu attendre le sommet de Johannesburg en 2002 pour que soient consacrés, par exemple, les partenariats public-privé pour le développement, tel l’appui d’Enda Energie aux initiatives privées d’accès aux services énergétiques en partenariat avec l’Etat du Sénégal. Il s’agit donc de repositionner les interventions et les appuis dans un cadre où tout objectif commun partagé doit fédérer toutes les forces disponibles indépendamment du statut « institutionnel » des acteurs. « L’enjeu véritable, dès lors, ne saurait consister qu’en l’édification d’une société politique dont tous les membres, conscients de leurs propres intérêts, de ceux des autres comme de leurs inter-relations, participent en pleine responsabilité de la régulation collective » (DPG Enda, 2002).

II. Des messages clés du réseau ENDA Tiers Monde.

Considérant les éléments ci-dessus, nous invitons les acteurs de la communauté internationale, en particulier les gouvernants des pays du Sud : • Concernant la concrétisation de la coopération Sud-Sud  mieux exploiter les potentialités et mécanismes disponibles dans l’espace de la coopération Sud-sud, en particulier le partenariat avec les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), diversifier les stratégies et innover pour concrétiser les objectifs de la coopération Sud-Sud  Promouvoir la coopération tripartite entre 3 pays du Sud ou tripartite impliquant deux pays du Sud et un pays du Nord donateur ou une institution internationale.  Veiller au développement équilibré des échanges et à la libre circulation des biens et des personnes  identifier les secteurs qui sont porteurs d’impact et d’optimisation maximale de la coopération Sud - Sud • Concernant la paix et la sécurité, le développement humain et les Droits humains  Travailler à la promotion de la gouvernance démocratique, la gestion participative et équitable des ressources favorisant la paix, la sécurité des populations et le développement des droits humains. • Concernant la résilience aux changements climatiques  Promouvoir les énergies renouvelables, indispensables à la fois pour les options d’adaptation et d’atténuation que pour le développement et qui couvent d’importantes niches de transfert de technologies appropriées. L’enjeu majeur reste les financements « climat » pour la prise en charge du surcoût de la transition vers ces énergies propres. • Concernant l’agrobusiness et l’accaparement indu des terres :  Veiller à protéger et valoriser les exploitations familiales, sources de souveraineté et d’autonomie pour le plus grand nombre.  Développer les capacités en Agriculture Saine et Durable avec les petits producteurs en vue d’améliorer les rendements, de les rendre visible et de les porter à la connaissance des décideurs. • Concernant le rôle des femmes dans les secteurs productifs des PMA  Soutenir la professionnalisation des activités génératrices de revenus des femmes et la création de richesses dans l’économie populaire, par le développement de filières équitables, de métiers reconnus et non discriminatoires, d’entreprises solidaires, durables et restauratrices de l’environnement, du tissu social et de la biodiversité en milieu rural et urbain.  Considérer comme prioritaire l’appui et l’amélioration de la capacité productive comme levier de développement agricole et rural, notamment des femmes, et dans ce cadre, favoriser l’accès des femmes à la terre, aux crédits, à l’énergie et aux techniques modernes de production et de transformation.  Rendre socialement inacceptables les violences de genre et promouvoir l’éducation à la citoyenneté participative dans l’espace public et privé, au Nord et au Sud  Développer l’accès et le contrôle équitable entre genres et générations, aux biens publics fondamentaux : la terre, l’eau, le logement, l’éducation, la protection sociale, les services de base à l’information, la mobilité, la décision, la parole dans l’espace public et privé, au Nord et au Sud Enfin nous invitons l’ONUDI et les états membres à mieux valoriser le rôle et la place des OSC (organisations de la Société civile) et du secteur privé national dans la mise en œuvre du Fonds pour les PMA.  Se dégager du statut institutionnel des acteurs pour fonder de nouvelles alliances ayant des stratégies d’actions communes  Appuyer un véritable leadership, détaché des partisanats, et qui soit imprégné d’éthique politique et de transparence (des comptes publics aux processus de décisions) et qui assure une gouvernance empreinte de justice et d’inclusion sociale.

Pour conclure, la gouvernance démocratique prime sur le développement : du local à l’international

Au niveau international, face aux processus de mondialisation/globalisation, se pose avec une grande acuité le problème de la gouvernance mondiale pour l’économie, le commerce, le monétaire et financier, l’environnement, et disons, par extension, tous les biens collectifs mondiaux. S’il existe un consensus sur deux défis majeurs - l’éradication de la pauvreté et la sauvegarde de la planète – la diversité des formes de capitalisme actuel (avec plus ou moins d’Etat ou de marché) engendre des dérégulations en chaînes matérialisées par les suites de crises (financière, des matières premières, de l’immobilier ou du foncier,…) que rencontre l’ensemble des pays du monde, certes à des degrés divers. Ce qui signifie que les réponses obtenues jusqu’à aujourd’hui par rapport aux défis sont très en deçà des objectifs poursuivis. Le bilan dressé par les Nations Unies, cinq ans avant l’échéance des objectifs du millénaire (OMD), est très mitigé, car il est peu probable que l’ensemble des objectifs soit atteint. Il en est de même de la sauvegarde de la planète pour laquelle les atermoiements des négociations sur un agrément post 2012 sur le « Climat » conduisent à des choix d’objectifs de réchauffement climatique très au-dessous des recommandations de la communauté scientifique, si l’on veut effectivement lutter contre le réchauffement de la planète.

L’actualité offre une excellente occasion pour repenser la gouvernance globale. Juste après les assises de l’ONUDI à Lima, se tiendra la 9ème conférence ministérielle de l’OMC à Bali. Les discussions menées à ce jour montrent que l’ambitieux projet de refonder le compromis productif, normatif et commercial des rapports Nord-Sud ne survivra pas aux jeux des intérêts conflictuels des Etats, à la grande récession débutée en 2007 et aux nouveaux déséquilibres de l’économie politique mondiale. Les PMA, auxquels était dédié le cycle de négociation de Doha, n’en tireront probablement rien. Il faut savoir néanmoins que la façon dont seront traités les PMA sera révélatrice non seulement de la capacité ou non d’élaborer une gouvernance inclusive et équitable, mais aussi de la volonté d’atteindre l’objectif 8 des OMD pour la construction d’un partenariat mondial pour le développement. Si tel n’était pas le cas, l’effet boomerang de la pauvreté globale ferait que les problèmes de ces pays se retourneraient à terme contre l’ensemble de la communauté internationale, pays du Nord en premier lieu. Sans s’engager ici dans un mode de résolution de la gouvernance mondiale, il est préférable de constater que les centres de décision se décentralisent au gré et au rythme des processus nationaux, ce qui signifie que le développement durable sera pour une grande partie le fait d’entités décentralisées : collectivités locales et régionales, communautés rurales,…. ENDA a, depuis des années, accordé une large place à l’appui aux plans de développement locaux qui intègrent les contraintes environnementales (climat, désertification), l’accès aux services de base, le tout dans une planification et une budgétisation participative. Or, il est aujourd’hui démontré (WB 2008) que les progrès économiques et sociaux les plus significatifs sont intervenus dans les pays (ou régions) où une forte coalition a réuni dirigeants politiques, société civile et secteur privé pour considérer la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption comme des facteurs indispensables à une croissance durable et partagée. Il est également établi que la gouvernance s’améliore rapidement dès que les réformes sont engagées, même quand les pays partent d’un très faible niveau ou bénéficient de peu de ressources naturelles (IMF 2013, perspectives économiques régionales – Afrique subsaharienne). En d’autres termes, une meilleure gouvernance favorise le développement, et non l’inverse.

Tejiendo Redes.
C/ Hermanos García Noblejas, 41, 8º. 28037 - MADRID.
Tlf: 91 4084112 Fax: 91 408 70 47. Email: comunicacion@fidc.gloobal.net

SPIP |