Chroniques

Intervenir en Afrique : le Sommet Ue-Afrique et les plans militaires allemands

mardi 20 mai 2014

Source : Pambazuka news

Thème : Intervention militaire en Afrique

Mots-clés : sommet, UE, Afrique, plans militaires Allemends

Berlin et Bruxelles ont profité du sommet UE-Afrique (2 et 3 avril 2014) pour élargir leurs activités politico-militaires sur le continent africain. Outre des décisions relatives à l’intervention militaire de l’Ue en République centrafricaine, des négociations visant à poursuivre l’extension des structures de sécurité sous contrôle européen étaient au programme. Ces mesures sont censées aider les forces armées africaines à mettre en pratique les conceptions de « l’ordre » en vigueur à Berlin et Bruxelles : il n’est pas nécessaire d’envoyer ses propres troupes pour « assurer sa présence et une position d’observateur dans une région en crise » et y défendre ainsi son influence, estiment les experts.

Dans cette optique, l’Allemagne soutient l’Union africaine dans l’édification de ses structures militaires et participe à des « missions de formation » en Somalie et au Mali ; d’autres actions pourraient être entreprises dans le golfe de Guinée, pour lutter contre la piraterie, selon un document de travail.

Des experts font remarquer que des interventions armées euro-allemandes sont prévues en Afrique malgré l’engagement des forces armées africaines. Les activités militaires de l’Ue visent à garantir l’influence occidentale sur le continent, face à la Chine. INTERVENTION EN REPUBLIQUE CENTRAFRICAINE

Les activités militaires européennes sur le continent africain constituent l’un des points forts du sommet euro-africain. Dès le 2 avril, un mini-sommet en marge de la rencontre devait donner le signal de l’intervention européenne en Centrafrique. Récemment la crise de Crimée avait provoqué des retards notables, car elle avait poussé certains pays européens de l’Est à refuser d’envoyer leurs troupes en Afrique.

La France s’est déclarée prête à combler les lacunes ainsi causées. L’Allemagne mettra à disposition deux avions pour le transport des troupes et du matériel de guerre ainsi qu’un avion sanitaire ; en outre des militaires allemands (jusqu’à 10) seront envoyés au quartier général stratégique des troupes européennes à Larissa (Grèce ; « Operation Headquarters », Ohq) et au quartier général opérationnel de Bangui (« Force Headquarters », Fhq). L’unité européenne doit empêcher les parties en présence dans la guerre civile de continuer à se battre et être rapidement remplacée par des unités africaines. Tandis que Paris cherche à rester la « puissance chargée du maintien de l’ordre » dans ses ex-colonies, Berlin n’a pas d’intérêts stratégiques en Centrafrique. (1)

L’INITIATIVE "EUNABLE AND EUNHANCE"* OU : E2I

Au-delà ces questions de politique actuelle, le programme du sommet Afrique-Ue prévoyait des négociations en vue de poursuivre l’extension des structures de sécurité africaines. Elles correspondaient à un concept qui n’a pour l’essentiel rien de neuf, débattu actuellement au sein de l’establishment berlinois sous le nom de « Ertüchtigungsinitiative » (Initiative de promotion et de renforcement) ou - un peu plus mode - « Enable and Enhance Initiative (E2I) ».

Comme le confirme la dernière édition de la revue spécialisée « Internationale Politik (Politique internationale) », la Chancelière Merkel défend ce concept avec grande énergie depuis 2011 : « L’Ue et l’Otan ne pouvant résoudre à elles seules tous les problèmes de politique sécuritaire, il est nécessaire d’engager aussi la responsabilité de partenaires régionaux. » - extrait du discours prononcé par la Chancelière à l’automne 2012 lors du séminaire annuel du commandement de la Bundeswehr et publié par Internationale Politik.

La revue rappelle explicitement que l’implication d’États africains dans le « maintien de l’ordre » sous surveillance européenne n’entraîne pas une perte de contrôle : « Le savoir-faire apporté par les partenaires européens (...) doit permettre à ces derniers d’être présents dans les régions en crise et d’y jouer un rôle d’observateur », ce qui permettrait d’obtenir « des informations sur les structures internes » et ainsi de garantir « les liens avec des partenaires commerciaux actuels ou potentiels. » (2)

MANŒUVRES DANS LE GOLFE DE GUINEE

Une intervention actuellement envisagée dans le Golfe de Guinée doit éventuellement servir de test pour le concept « E2I » qui, à l’initiative de l’Allemagne, a été inclus dans la déclaration finale du sommet européen de décembre 2013. Dans cette zone, il arrive que des pirates abordent des navires de commerce - et il paraît qu’il est urgent de mettre un terme à ces pratiques. Et pour cela, avoir éventuellement recours à certains États africains, selon un document interne cité par la revue Internationale Politik. L’Ue doit les « aider à mettre au point une stratégie régionale de lutte contre la piraterie et les abordages » et soutenir « la mise en place de capacités dans les domaines de la coordination, de la coopération et de l’interopérabilité ».

« Des manœuvres communes aux forces armées africaines et européennes » pourraient elles aussi être utiles, par exemple les manœuvres sous commandement Us-américain « Obangame Express 2014 (OE-14) » se déroulant dans la région , auxquelles la marine de guerre allemande participe depuis le mois d’avril. Ensuite on pourrait mettre au point « sur le long terme un programme anti-piraterie européen dans le golfe de Guinée : dans le cadre de la politique militaire de l’Ue (Gsvp), en s’appuyant sur les forces armées régionales et sans que l’Ue soit contrainte d’exposer au danger ses propres soldats. (3) STRUCTURES DE SECURITE DE L’UNION AFRICAINE Dans la même optique, Berlin apporte depuis plusieurs années son soutien à la mise en place par l’Union africaine d’infrastructures de sécurité. Pour la seule période 2008-2014, le ministère des Affaires étrangères a fourni 159 millions d’euros pour « l’African Peace and Security Architecture ». Il s’agissait de favoriser la mise en place et l’extension de centres d’entraînement régionaux de l’armée et de la police, en particulier le « Kofi Annan International Peacekeeping Training Center » à Accra (Ghana), qui a été inauguré le 24 janvier 2004 en présence de Gerhard Schröder, alors chancelier allemand ; à l’époque l’Allemagne avait déjà apporté une aide financière.

Berlin soutient la mise en place de la composante policière des « African Standby Forces (Asf, "Forces africaine en attente") » et organise la formation et l’entraînement de policiers africains dans le cadre du « Programme africain pour la police » de l’Agence allemande de coopération internationale Giz (4). À la mi-février, le Conseil franco-allemand de défense et sécurité a déclaré que le sommet Afrique-Ue des 2 et 3 avril devait renforcer les « capacités » de l’Union africaine en matière de sécurité (5).

La semaine précédente, le ministre allemand des Affaires étrangères, en visite à Addis-Abeba, capitale de l’Éthiopie et siège de l’Union africaine, a justement déclaré que Berlin « accroîtrait à l’avenir son aide à la formation des forces de sécurité. » Steinmeier a visité à Addis-Abeba un bâtiment en construction de l’Union africaine, financé par l’Allemagne à hauteur de 27 millions d’euros et construit avec l’aide du Giz. Il doit être achevé fin 2014 et abriter la « Division pour la paix et la sécurité » de l’Union africaine ainsi que son « Conseil pour la paix et la sécurité » et un centre de veille et de réaction. (6) ENTRAINEMENT MILITAIRE EN SOMALIE ET AU MALI

Pour impliquer les forces autochtones dans le maintien de « l’ordre » tel que le conçoivent l’Allemagne et l’Europe, la Bundeswehr participe depuis un certain temps déjà à des « interventions de formation » : des militaires allemands entraînent des soldats somaliens (d’abord en Ouganda, désormais à Mogadiscio) et maliens, le tout dans le cadre d’interventions de l’Ue (Eutm Somalie et Eutm Mali). Et - ainsi que le fait remarquer la revue Internationale Politik - ces deux « missions de formation » montrent que la tentative de pratiquer des activités militaires de « maintien de l’ordre » avec l’aide des forces africaines n’ira pas sans un engagement sanglant de la part de l’Ue : les exercices d’entraînement sont fondamentalement « destinés parallèlement à une intervention vigoureuse de protection et de stabilisation. »(7)

En janvier, Berlin a du reste annoncé que la Bundeswehr interviendrait plus souvent en Afrique. (8) Simplement, la lutte pour le pouvoir en Ukraine a provisoirement fait passer cette affaire au second plan.

L’extension des activités militaires euro-allemandes en Afrique se place à un moment où, d’une part, les Usa se préparent à se mesurer à la Chine et soutiennent donc par principe les tentatives de « maintien de l’ordre » de l’Ue et de l’Allemagne sur le continent africain, dont ils souhaitent à long terme se désengager un peu. D’autre part, l’Allemagne et l’Ue perdent de leur influence économique en Afrique, surtout face à la Chine : les investissements chinois en Afrique et les échanges commerciaux de la République populaire avec ce continent s’accroissent rapidement. Dès 2013 le commerce sino-africain s’élevait en valeur à 150 milliards d’euros, alors que le volume du commerce allemand avec l’Afrique subsaharienne n’atteignait que 26,6 milliards. Selon divers observateurs (9), l’Afrique pourrait « gagner de la confiance en soi », n’étant « plus condamnée à n’avoir que l’Ue pour seul partenaire. » Pour l’Allemagne et l’Ue, la perte de leur prépondérance économique va de pair avec un effort pour garantir leur position en Afrique - par des moyens militaires.

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