Industries extractives, spéculation et conflits

vendredi 10 mai 2013

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Auteur : Rodolfo Bejarano

Éditorial et Canal : Réseau Tiers Monde (TWN)

Type de document : Article

Langue : espagnol

Thème : Environnement

Mots clés : Conflits sociaux, Exploitation de ressources naturelles, Industrie, Environnement, Mines, Pétrole, Ressources naturelles

Pays et Régions : Amérique latine

Description : Article d’analyse et d’opinion de Rodolfo Bejarano, ingénieur économiste péruvien, membre du Réseau latino-américain sur la Dette, le Développement et les Droits (Latindadd).

Sommaire :
-  Le poker financier des matières premières
-  Contrats à terme
-  Les matières premières comme affaire
-  Impact sur l’Amérique latine
-  Conflits sociaux

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Le poker financier des matières premières

L’Amérique latine a connu un boom des prix de ses exportations depuis le début du siècle. Les minerais, le pétrole et d’autres matières premières ont rempli les caisses fiscales et les réserves internationales de presque tous les pays de la région. Mais, entre-temps les conflits sociaux découlant des investissements ne se font pas attendre.

Les cours du pétrole et des minerais ont triplés au cours de la dernière décennie. Cependant, contrairement à ce que beaucoup pensent, ce n’est pas le rapport offre-demande qui détermine absolument cette situation. La Conférence des Nations Unies pour le Développement (CNUCED) signale, à juste titre, que ce sont les éléments financiers qui ont fait monter en flèche les prix.

Nous avons d’un côté, la faible régularisation des marchés de dérivés financiers et les politiques qu’ont appliqué les pays développés pour maintenir bas les taux d’intérêts et qui ont poussé des énormes flux d’investissements financier vers le secteur le plus spéculatif dans les marchés à terme des matières premières. D’un autre côté, la persistante dépréciation du dollar a fait que les agents vendeurs de ces produits cherchent de meilleurs prix pour neutraliser la perte de revenus à cause du taux de change.

Contrats à terme

C’est pour cette raison que le nombre de contrats à terme de matières premières négociés annuellement au niveau mondial a augmenté de 418 millions de dollars en 2001 à 2,6 billions de dollars en 2011, quatorze fois plus sa valeur nominale. (UNCTAD, Commodities and Development Report 2012 : Commodities in the twenty-first century.)

Cette poussée du volume des transactions par des grands agents financiers - plus de 85% des participants aux marchés à terme associés aux matières premières- est prise comme une des causes de la rupture existante entre les hauts et les bas des prix et les fondements du marché.

La CNUCED a récemment publié un document indiquant que la spéculation des marchés financiers incident directement sur les prix des matières premières, en signalant que la valeur des dérivés associés aux matières premières représente jusqu’à trente fois la production réelle. (UNCTAD, Policy Brief N° 25, September de 2012. Don’t blame the physical markets : Financialization is the root cause of oil and commodity price volatility.) Cette situation crée des distorsions importantes dans les marchés réels, dont le comportement répond étroitement aux décisions financières d’achat-vente des agents dans les marchés financiers spéculatifs.

Les matières premières comme affaire

Avec ce processus de "financiarisation" de l’économie et en interaction permanente, il y a eu lieu "l’exploitation commerciale" des ressources naturelles, lesquelles sont maintenant négociées par les banques, les sociétés transnationales et d’autres acteurs financiers en tant que des valeurs abstraites, non nécessairement associées aux projets d’investissement au secteur réel.

Les investissements financiers associés aux matières premières visaient un court terme moyennant les fonds de spéculation et de couverture (hedge funds) jusqu’à la crise des sociétés pointcom en 2000, ce n’est que juste après que les investisseurs ont trouvé de nouvelles formes de diversifier le risque en utilisant des instruments à plus long terme, sous la forme des cours de matières (commodity index). Ces indices sont composés par un panier qui combine et pondère les prix de plusieurs produits, tantôt énergétiques, agricoles que des mines.

Deux des indices les plus communs sont le Standard & Poor’s Goldman Sachs Commodity Index (S&P GSCI) et le Dow Jones-American International Group Commodity Index (DJ-AIGCI). Ceux-ci répondent à des produits découlant du pétrole, des produits agricoles (maïs, soja et blé) et les minerais (aluminium, cuivre et or). Celui qui pèse le plus c’est le secteur énergétique.

Ces investissements visaient une plus grande diversification des chapitres moyennant l’emploi des matières premières comme une espèce d’actif, en utilisant des contrats sur le prix de change des produits à terme. C’est-à-dire, toutes les transactions des indices sont fondées sur des positions qui sont achetées d’avenir ou à terme ; qui sont vendues lorsque la date d’échéance s’approche et l’on rachète à terme. Les profits tirés de ces contrats à terme découlent seulement de la différence des prix entre aujourd’hui et demain, d’où que cette activité est considérée purement spéculative.

Les grands volumes impliqués dans ces opérations et les expectatives de hausse de prix ont poussé l’élévation des prix des matières premières pendant plusieurs années. Cette situation s’est arrêtée pendant la crise de 2008, pour reprendre après sa course ascendante.

L’impact sur l’Amérique latine

Tout ce théâtre de spéculation mondiale qui a élevé les prix des matières premières a contribué à approfondir le processus de ‘primarisation’ de l’économie des pays en développement, notamment de pays riches en ressources naturelles comme ceux de l’Amérique du Sud. Nous pouvons constater que la financiarisation des biens et des matières premières représente l’entrée de capitaux à la recherche d’investissements en activités extractives, dont beaucoup sont associées aux mines et aux hydrocarbures.

Beaucoup de ces pays se sont spécialisés sur certains produits qui sont la base du modèle primaire-exportateur soutenant leurs économies, mais devant affronter la croissante entrée de devises provenant des exportations.

Les exportations de l’Amérique latine et des Caraïbes associées au secteur de l’énergie et des minerais et métaux, occupent une bonne partie des exportations totales de produits de base, avec 44,5% et 26,7% respectivement. (CEPAL. Panorama de l’insertion internationale de l’Amérique latine et les Caraïbes 2011-2012)

Les modes d’installation de ces initiatives extractives –surtout les mines et le pétrole- dans les zones d’exploitation des ressources a entraîné des difficultés qui dépassent le domaine purement économique. Souvent ils ont eu des impacts sur la vie des populations voisines aux gisements, et ont détérioré et pollué les écosystèmes.

Cette situation n’a pas beaucoup changé tout dernièrement, bien que le contexte politique dans la région soit très différent étant donné l’existence d’une série de gouvernements progressistes. La logique du modèle extractiviste persiste dans un système économique primaire-exportateur qui néglige les questions sociales et environnementales afin d’attirer l’investissement étranger et/ou d’obtenir les devises nécessaires pour soutenir les politiques sociales pour combattre la pauvreté et légitimer ainsi leurs régimes, les transformant, aux dires d’Eduardo Gudynas en "États compensateurs", avec des programmes qui vont des transferts monétaires conditionnées jusqu’aux missions vénézuéliennes.

Le boom de l’activité extractive a entraîné toute une série de problèmes associés à la dégradation de l’environnement et des populations voisines, dont leur qualité de vie a été affectée. En Amérique latine, la richesse des ressources et les politiques excessivement permissives ont poussé les investissements sans tenir compte des effets négatifs ni des opinions des communautés. C’est pour pourquoi la multiplication des projets miniers a provoqué des conflits avec les populations locales, lesquels souvent ont fait freiner les projets.

Conflits sociaux

En Amérique latine, actuellement il y a soixante-douze conflits miniers, à cause de l’opposition aux projets assumés comme une menace vers la disponibilité et la qualité de ressources si importantes comme l’eau. Ceci est encouragé par les mauvaises pratiques des entreprises et la faible institutionnalisation de l’État en matière environnementale.

D’après l’Observatoire de Conflits Miniers de l’Amérique latine (OCMAL), cette situation présente le plus grand nombre de conflits sociaux dans le monde. Le Pérou est le premier pays sur la liste, avec trente et un conflits miniers, suivi du Chili avec vingt-sept, l’Argentine avec vingt-cinq, le Brésil et le Mexique avec vingt chacun et la Colombie avec onze.

Dix-huit pays latino-américains présentent au moins un conflit associé à la mine, affectant plus de deux cent communautés consacrées, la plupart d’entre elles, à l’agriculture ; activité défendue face à la détérioration des sols, de l’aire et de l’eau provoqué par l’introduction de la mine dans leurs territoires. Les soulèvements des populations ont lieu surtout dans les endroits où les instances gouvernementales ne trouvent pas de solution aux différends et où elles soutiennent même les sociétés. Un élément commun dans la région est la violation des droits des personnes qui dirigent les mouvements contestataires contre les sociétés en exploitation ou contre les nouveaux projets essayant de s’installer sans l’approbation de la communauté. La criminalisation de la protestation est devenue une pratique commune moyennant l’harcèlement, les menaces, la militarisation, la répression policière, les poursuites judiciaires et voire des assassinats.

Nul ne doute que les preuves des dommages écologiques et sociaux causés par les mines sont à l’origine d’une population beaucoup plus consciente et critique qui assume que cette activité est synonyme de richesse. Au cours des dernières décennies, les charges à payer laissées par l’industrie extractive ne concernent pas seulement la pollution, la dégradation environnementale et la disponibilité des ressources, - rien qu’au Pérou il y a six mille huit cent cinquante passifs environnementaux miniers- mais aussi les déplacements, les violations des droits, la corruption d’autorités, les pratiques mafieuses, etc.

Les conflits sont les symptômes d’une maladie dont nos pays souffrent à cause de l’activité extractive intensifiée au cours des dernières années dans le cadre de l’application des politiques de libéralisation économique, nées du Consensus de Washington. Ceci est aggravé par le pouvoir du capital et des rôles de plus en plus importants joués par des investisseurs qui cherchent la rentabilité en structurant les produits financiers qui ont peu de rapport avec le monde réel.

Voir en ligne : Industries extractives, spéculation et conflits

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