La crainte et la colère : les femmes et la violence après la révolution

mardi 15 janvier 2013

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Source : AWID.

Date : 14 janvier 2013.

Mots clés : Droits civils et politiques du citoyen, Droits économiques, sociaux et culturels, Égalité et non-discrimination, Liberté d’expression, Défenseurs des droits de l’homme, Participation Politique, Fondamentalismes Religieux, Violence à l’égard des femmes. Femmes défenseurs des droits de l’homme.

Les femmes ont manifesté une des expressions évidentes d’euphorie au cours des soulèvements du ¨printemps arabe¨ en Égypte et en Tunisie, elles proclamaient que finalement elles se sentaient sûres dans les espaces publics au sein des sociétés où l’harcèlement sexuel et la violence contre les femmes généralement est loin d’être satisfaisant.

La fusion de citoyens mobilisés -jeunes et âgées, voilées ou sans voile, masculin et féminin, musulmans et chrétiens - dans un bloc civique exigeant ses droits sera toujours une image convaincante, bien qu’éphémère, des événements qu’ont provoqué le renversement des régimes de Moubarak et de Ben Ali. Depuis, nous avons été exposés à un déluge d’images, de nouvelles et des commentaires sur les actes de violence publics contre les femmes, sans avoir –jusqu’à présent- une explication adéquate pour ces genres de phénomènes, ou moyennant des dialogues équilibrés sur leurs significations et implications. Il s’avère vraiment nécessaire et pertinent de déterminer les causes qui se trouvent derrière les épisodes violents qu’ont bouleversé leurs sociétés et ont encouragé des vagues de protestations.

C’est le patriarcat commun ou un problème de gouvernance ?

Si nous considérions les épisodes de violence à l’égard des femmes de l’après-printemps arabe comme une manifestation de rutine du patriarcat et de son alliée la misogynie dans les sociétés impliquées, ce serait une analyse trop simple qui exclurait ceux qui sont au pouvoir, les exonérant d’un examen minutieux et rigoureux. Sans nier l’existence d’une sorte de patriarcat et de misogynie, je voudrais suggérer plusieurs dynamiques complexes et pernicieuses que se font sentir simultanément.

Nous pouvons analyser la violation d’une femme tunisienne le 3 septembre 2012 par des effectifs de police, elle a été arrêtée avec son fiancé lorsqu’ils étaient dans leur voiture. Il paraît qu’on a demandé de l’argent au jeune homme, qu’on lui a passé les menottes et que la femme a été emmenée sur le siège arrière de la voiture où elle a été violée. Cette histoire aurait pu finir là, comme un exemple de brutalité et d’impunité policière, que nous avons vu dans d’autres coins du monde, si la victime n’aurait pas déposé une plainte et que la Cour n’aurait pas dressé une charge au titre du fait d’indécence contre la victime, dont la peine pourrait être de six mois de prison. Cela a été suivi par une vague de manifestations publiques de colère, entrainant comme résultat la levée des charges et que le président tunisien offre des excuses publiques.

La pratique d’intimider les victimes de violence sexuelle pour qu’elles retirent leurs plaintes est largement généralisée, surtout lorsque ceux qui ont commis l’action sont de personnes puissantes ou des fonctionnaires de l’état. Ce qui attire notre attention dans ce cas spécialement, ce que l’intimidation n’a pas été menée à bien informellement, comme il arrive souvent, tout au contraire, c’est le magistrat qui s’est attribué le droit de protéger les auteurs et d’accuser la victime d’un crime à douteux état légal, d’une infraction à la décence et à la pudeur. Si ce couple, non marié, aurait été arrêté dans la République Islamique d’Iran ou d’Arabie Saoudite, où la police intervient à sa guise, ils auraient pu être accusés de zina (adultère) dont les peines sont très sévères. Il est évident que ce n’est point la situation en Tunisie. Alors, les questions que nous nous posons persistent. Qu’est-ce qu’a motivé les agents de police ? Ont-ils perdu la tête en voyant un jeune homme et une jeune femme flirter dans une voiture ? Avaient-ils des convictions ne leur permettant pas de voir l’image d’un jeune couple dans un endroit public ? (bien qu’aucun pays ne conçoive la violation ou l’extorsion comme sanctions) Ou tout simplement, ne serait-ce qu’un abus de pouvoir et un comportement pour finalement faire les siennes ? Ou ce sont des phénomènes associés ? On ne pourra jamais savoir le mélange toxique qui a poussé ces brutes à ces genres d’actions.

Cependant, nous avons beaucoup entendu parler sur la crainte et la colère que ces faits ont provoqué dans un secteur de la population tunisienne, crainte devant l’éventuel signe du gouvernement d’Ennahda de contrôler ¨ la décence ¨ et de criminaliser les activités habituelles pour des Tunisiens ordinaires, malgré les prétentions d’un pluralisme participatif ; et colère devant la perspective que cela devienne un acte à imiter par les futures responsable de veiller à l’ordre et à la morale publique, ce qui pourrait devenir un harcèlement des femmes (et pour quoi pas des hommes) lorsque l’on décide que ces actes violent ¨la décence¨ et dans les cas de femmes, lorsqu’elles sont en public, surtout si elles sont seules et ne sont pas voilées. Ceci ouvre la terrifiante porte à un état qui dégage de toute responsabilité, au nom de la sécurité des citoyens, au moins qu’ils acceptent les normes mise en vigueur par les auto-élus arbitres de la moralité. Le refus public se fait sentir en Égypte lorsque les manifestantes ont été soumises aux tests de virginité sans leur consentement pendant qu’elles étaient à la garde de la police ou lorsqu’elles ont été harcelées dans d’autres situations, mais provoquant des réactions similaires. Ils avaient pour toute raison l’idée que toutes les manifestantes étaient de femmes avec une morale douteuse. En Égypte des dossiers de cas judiciaires qui demeuraient inachevés sont actuellement en recours d’appellation, quoiqu’il faille voir si les auteurs tunisiens seront sévèrement châtiés ou si à la fin ils n’auront que de petites sanctions. Dans les cas de nombreuses violations du droit et de l’ordre, comme pendant la période après les soulèvements révolutionnaires ou dans des sociétés après les conflits, ce n’est pas étonnant de repérer beaucoup de crimes et des délits et dans ce contexte les femmes courent un grand danger. Toutefois, si les dites forces de l’ordre public, malgré leur faiblesse, continuent comme des spectateurs passifs ou bien si elles décident d’agir comme de prédateurs –comme au cours des attaques contre les femmes manifestantes en Égypte- cela pourrait devenir un acte profondément politique dans le seul but serait d’intimider les activistes ou lieu de simples actes aléatoires de misogynie.

Il suffit de dire que les abus commis par des agents de l’état n’éliminent pas la violence contre les femmes, celle-ci se présente sous différentes forme de délits accompagnés de la violence sexuelle, commis par des hommes individuellement, de la famille ou pas, de groupes, de bandes de jeunes, voire de femmes. Mais ce qui revêt un caractère significatif, qui va au-delà du patriarcat commun, c’est le caractère de plus en plus public de tous les deux crimes et les réactions populaires qu’ils provoquent. Les femmes essayent de se défendre, elles expriment leurs avis, déposent de plaintes, elles organisent de groupes anti-harcèlement et certains hommes les soutiennent et adhèrent les groupes, comme dans le cas de l’Égypte, avec le groupe du voisinage contre l’abus.

Cependant, le dilemme de ¨qui parle au nom de qui¨ entrave toujours le débat sur les événements produits.

Violence et silence : le dilemme de ¨qui parle au nom de qui¨

Un court-métrage présenté sur la Chaîne 4 intitulé “Sex, Mobs and Revolution” aborde la question de la vague de violence contre les femmes en Égypte, conduite par des auteurs hommes ou femmes (probablement privés de sexe) qui considèrent l’harcèlement comme un divertissement, c’est aussi le cas de gangsters à solde de l’époque de Moubarak, mais qui poursuivent leurs infâmes activités ; et qui emploient la violence à l’égard des femmes comme une arme d’intimidation politique. IL vaut mieux de commenter les réactions du court-métrage. Même si quelques uns l’ont reçu comme un travail journalistique, découlant d’une bonne enquête ; d’autres ont été outragés par les prétentions d’un rapporteur étranger qui tenait à parler au nom des femmes arabes. La réaction défensive qu’a provoquée le film peut être transmise par les propos d’Ala’a Shehabi, lorsqu’elle dit que les clips de vidéo qu’elle avait vu étaient une expression claire du discours raciste et paternaliste. ¨On pourrait assumer¨ ajoute-t-elle, ¨ que les femmes blanches ont totalement éliminé le problème de la violence familiale, l’industrie du trafic du sexe et la discrimination de genre, et qu’elles ne doivent affronter à présent que de petits maux¨.

Le fait que la présentatrice du film soit originaire de l’Asie du Sud-est, et qu’elle s’adresse aux femmes égyptiennes d’une façon assez claire, et que le film mette l’accent pour dépasser le stéréotype ¨de l’homme égyptien fou de sexe¨ visant la violence de genre et politiquement organisée, n’a pas suffit apparemment à atténuer les charges du racisme. Le message d’Ala’a Shehabi et les nombreuses critiques similaires nous mènent à la conclusion que la violence à l’égard des femmes est un phénomène universel, qu’il n’y a rien de spécial concernant la violence après la révolution dans le monde arabe et que toute suggestion contraire touche négativement l’orientalisme et le racisme. Il est évident que l’on perçoit un sentiment de déjà vu, nous rapportant d’autres débats qui nous mènent à un cul- de-sac similaire.

Lorsque Mona Elthahawy, égyptienne malgré tout, a écrit sur la misogynie dans le monde arabe, la plupart de commentateurs on tout fait pour la faire passer par une néo-orientaliste faisant plaisir à l’Occident pour qu’ils ne manifestent pas les erreurs évidentes, d’analyse et politique, sur certaines questions qu’elle présentait. Décréditer la source au lieu de s’engager avec l’argument produit un silence improductif que les femmes abusées, ni les sociétés où elles habitent, sont en disposition de tolérer.

Le complément au ¨patriarcat commun ¨ était le silence assourdissant sur la violence de genre. La majorité des femmes abusées connaissaient les auteurs (et cette situation persiste toujours), elles étaient frappées par leurs maris, violées par des membres de la famille ou par de voisins ; elles étaient obligées de se marier pour cacher la honte, elles étaient assassinées par leurs familles pour laver ¨l’honneur¨ quand elles refusaient de répondre aux ordres, ou quand elles étaient abandonnées par les probables séducteurs… La relation est interminable et elle dépend des nuances et des régionalismes (de fiancées brûlées par leur belle-mère en Asie du Sud-est, de femmes de castes inférieures violées par leurs maîtres, etc.). En effet, ces modèles de violences de genre (¨si nous puisons les tenir loin des rues, tout serait parfait ! et la conséquence évidente ¨que faisait-elle dans les rues ?). Les États ont en général transmis les prérogatives du parent concernant le contrôle des femmes (et la plupart le font toujours) : les crimes d’honneur reçoivent de peines légères et si les auteurs marient les victimes, la peine est encore baissée.

Ces modèles de violence existent toujours massivement, mais en les ajoutant à la vague de féminicides au Mexique, la violation en groupe à New Delhi, ont provoqué la colère publique et les formes d’attaques contre les femmes pendant et après les soulèvements populaires du printemps arabe nous rend préjudice. Nous voyons à présent des femmes et des hommes manifestant, qui font de films, qui ont des blogs et qui s’organisent en groupes. Ils savent que la question ne concerne pas la famille, qu’il faut le cacher ou l’étouffer, mais qu’il s’agit de quelque chose qui va au cœur du système de gouvernement pour lequel ils se battent. Elles veulent se libérer des bandes utilisées comme auxiliaires du pouvoir, des forces corrompues de la police qui jouissent de toute impunité (comme il est arrivé dans le cas de l’Inde) des auteurs et des violateurs qui bénéficient d’immunité quand ils deviennent des hommes politiques, ainsi que des diffuseurs de discours criminalisant les femmes victimes quand elle osent se montrer en public : La honte est devenue colère et le silence est brisé. Nous devons nous poser la question ¿pour quoi ?

Patriarcat en action ou patriarcat en crise ?

Au début, mes remarques sur la Turquie, où le problème de la violence à l’égard des femmes est devenu le centre de chaleureux débats publics, ont attiré mon attention à propos de la possibilité d’être en présence de nouveaux phénomènes. Il paraît que le taux de meurtres chez les femmes avait augmenté de 1400 pour cent de 2002 à 2009, et c’est bizarre qu’il n’ait une seule journée sans rapports de presse sur un fait d’atrocité. Entretemps, l’indignation contre la violence familiale et les crimes d’honneur a crée un nouveau rituel, ce sont de groupes de femmes qui portent de cercueils des victimes de ces crimes, et cela dans les provinces les plus conservatrices, en violant le protocole de funérailles musulman. D’après les gros titres de presse portant sur les cas de meurtres et de crimes de violence on constate que la désobéissance et l’insubordination féminine ont été les principaux détonateurs : des femmes assassinées par les maris qu’elles voulaient divorcer ou par les anciens maris récemment divorcées, des amoureux rejetés, des jeunes filles obstinées, avec du caractère qui ne se plient pas aux volontés de leurs pères au moment d’accepter un homme pour se marier, etc...

Jamais auparavant les femmes ont pu réaliser si grandes aspirations en matière d’éducation, professionnels, et de participation civique ; et même les familles avec peu de ressources, comme la famille de la jeune étudiante en médicine qui a été violée par un groupe en New Delhi, redoubleront d’efforts pour renforcer le développement ascendant. Les femmes apparaissent sur la scène publique dans le monde arabe comme il arrive partout ailleurs et elles y sont en chiffres importants. Sauf les femmes élites qui peuvent se protéger en conduisant leurs voitures privées ou avec de chauffeurs ; la plupart de femmes de la classe moyenne et de la classe ouvrière, de professionnelles ou engagées dans de petits emplois prennent le transport public pour leurs déplacements, doivent fréquenter de marchés et de magasins, aller chez le médecin, récupérer les enfants à l’école, participent aux manifestations. Le monde, où une petite élite urbaine peut mener des vies parallèles pendant qu’une grande région rurale provençale gagne son pain durement est disparu et avec lui le type de patriarcat qu’il a généré.

J’affirme qu’un nouveau phénomène conduisant le rétablissement masculin entre ne scène au moment où le patriarcat commun n’est plus sûr et qui demande de niveaux supérieurs de contrainte et de déploiement d’appareils idéologiques d’état très variés pour assurer sa reproduction. Le recours à la violence (ou l’élimination de la violence) ne vise pas le fonctionnement du patriarcat ou le resurgissement du traditionalisme, mais sa disparition menacée au moment où les approches de subordination féminine ne sont plus hégémoniques. Le processus d’islamisation pourrait soutenir cette hégémonie, mais d’après le cas d’Iran, cela ne pourrait pas étouffer les demandes des femmes en faveur de l’égalité et de la dignité, et ne pourra pas minimiser son activisme.

C’est un fait que les dispositions stipulant la supériorité de l’homme par-dessus des femmes dans l’Islam, sont, du point de vue sociologique, en miettes. L’image du fournisseur masculin est déplacée à côté de jeunes hommes en chômage, sans la capacité de préserver leurs subsistances, et encore moins d’empêcher que les femmes assument leurs rôles et soient exposées aux espaces publics. Nous sommes devant une crise profonde de masculinité, nous entrainant vers des affirmations plus violentes et contrainte de prérogatives masculines, où la violence à l’égard des femmes pourrait devenir un sport de sang, peut importe s’il a lieu dans les quartiers marginaux de Soweto, dans les usines de la Ville Juarez, dans les rues de Delhi ou dans les ruelles du Caire. Les États sont incontournablement impliqués dans ces actes de violence présentés comme de crimes non conventionnels ou sanctifiés sous le drapeau de mouvements religieux et politiques. Nous avons plein droit, en fait le devoir, de centrer notre attention sur ceux qui sont au pouvoir et de demander comment, quand et pour quoi ils préfèrent devenir de complices des atrocités misogynes et/ou conspirer avec les individus, les groupes ou les mouvements qui les mènent à bien. C’est pourquoi les gens se sont jetés sur les rues, leur cible n’est plus les femmes et leurs corps, mais l’entité politique elle-même.

Voir en ligne : http://www.awid.org/Library/Fear-an...

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